JULIEN – episode 07

Quatre mois

Alternant plug et boules de geisha (Isabelle nommait ceci “la période de repos”), ma tendre amie se disait satisfaite de mon comportement : obéissance satisfaisante, épilation soignée, tenues impeccables et progression constante ; tels étaient les commentaires qu’elle m’attribua durant le dîner commémorant le tiers d’année passé à jouer ensemble. Isabelle aimait ce qu’elle faisait de moi, Isabelle aimait ce que je faisais pour elle et j’aimais ce qu’Isabelle me faisait découvrir. Elle avait apprécié mes initiatives le mois précédent mais m’en défendit d’en avoir d’autres : “parle m’en, je déciderai si c’est bon pour toi”. Je lui fis plusieurs suggestions durant cette soirée où elle me réclama des crédits “afin d’effectuer des achats devenus nécessaires”. Je m’étonnai du montant total réclamé ainsi que de la mise à l’écart dont je fus la victime afin que la “surprise soit totale”. Pour la première fois depuis longtemps, Isabelle me laissa seul quatre jours. Quatre soirs où j’ai paré solitairement mon corps de mes dessous de soumis par respect de sa volonté. Isabelle aimait débarquer à l’improviste, je ne pouvais donc plus tricher : sous-vêtements et boules de geishas obligatoires dès le retour au domicile. Au téléphone, elle me demandait si tout allait bien mais ne précisait pas ce qu’elle effectuait comme achats. Je m’attendais à des accessoires que je n’avais jamais osé imaginer posséder mais l’idée de ma tendre amie était toute autre.
Le jeudi soir de cette semaine célibataire, Isabelle se trouvait chez moi lorsque je la rejoignis fort tard. Lovée au creux d’un fauteuil en cuir irlandais, ma délicieuse amie vivait sous une seconde peau. Au premier regard, ce latex avait quelque chose de fascinant. J’avais le sentiment de voir Isabelle sous un nouveau visage, un visage entr’aperçu par le biais d’une culotte et d’un balconnet aussi rouges que cette robe. Au second regard, lorsqu’Isabelle se leva, je fus hypnotisé, prêt à tomber à genoux devant le magnétisme qu’elle dégageait. Je tombai amoureux de sa silhouette étreinte par ce fourreau. Robe longue, étroite aux chevilles au point d’entraver la marche de manière significative, extrêmement moulante sur l’intégralité de sa surface qui s’achevait par une coupe originale : la gorge rehaussée d’un col cheminée, les épaules aussi nues que les bras. Détails soignés : de beaux escarpins vernis s’assortissaient à l’ensemble et un lien de latex maintenait ses cheveux en chignon. Elle m’intimidait. Elle ne s’était jamais mise en scène avec une telle conviction et entendait me mettre immédiatement en condition. “Elle te plaît ?” demanda-t-elle avant d’ajouter “Je te plais ?”. Forcément. J’étais sous le charme. À un mètre de moi se tenait la plus désirable créature que j’avais jamais approchée et je sentais sa force, son pouvoir, ses envies. Je ne pus me retenir de poser une main sur sa hanche droite. Isabelle ne m’ôta pas la main. Elle me fusilla d’un regard qui me fit arrêter de tâter la fascinante texture. “Tu es merveilleuse” chuchotais-je, non pour détendre le climat, mais par besoin de l’exprimer. Isabelle sourit. Isabelle me fit agenouiller en apposant sur l’épaule sa main ferme et explicite.
“Le buste bien droit” commanda-t-elle avant de prendre son élan. “Notre relation a pris un tournant il y a quatre mois maintenant, et nous avons changé. Tous les deux. Ensemble. Et j’en suis heureuse. Mais aujourd’hui, après les efforts que tu as consenti, il est temps, je pense, de songer à autre chose” ; mon cœur battait à cent à l’heure, j’imaginais qu’elle m’annonçait l’arrêt de notre relation, la peur s’emparait lentement de mon estomac, la chaleur de ma gorge et l’émotion de mes yeux : “Qu’essaies-tu de dire ?” lançais-je désespéré. “Nous nous voyons souvent. Presque tous les soirs. Chaque jour je découvre de nouvelles choses que j’applique ou expérimente sur toi. J’ai acquis une certitude aujourd’hui : je sais où je vais. J’ai besoin de savoir si tu accompliras le parcours à mes côtés.” entendis-je avec soulagement. Bien entendu, je ne voulais pas interrompre le jeu ; tout naturellement je lui répondis que je souhaitais l’accompagner. Notre découverte avait été commune, commune devait être la suite des événements. “Tu es prêt à suivre des règles plus strictes ? Prêt à m’écouter, à m’obéir aveuglément ? Prêt à oublier la manière dont nous jouions ?” dit-elle. Je n’avais rien contre les nouvelles barrières, rien contre la contrainte ou l’incertitude, quid de la manière ? “Si cela peut te rassurer, je n’ai pas l’intention de tout bouleverser en oubliant ce qui nous a tant fait vibrer. J’estime simplement que nous devons muter vers une structure de jeu plus rigide, plus cérémonieuse, plus vivante aussi” répondit-elle. Cérémonieuse ? J’adorais lorsqu’elle m’imposait de suivre un programme qu’elle mitonnait avec plaisir. “Vivante ? Qu’entends-tu par là ?” lui ai-je demandé. “Notre partie manque de rythme : tu ne progresseras ni assez vite, ni aussi vite que moi sans admettre une chose” lança-t-elle avec un ton moraliste et inquisiteur. Mon regard en disait long. Elle comprit. “Je veux que tu m’appartiennes en permanence, que tu cesses de vivre cette soumission par intermittence si courtes les pauses sont-elles. Je te veux à moi chaque minute, chaque seconde. Comment ? J’ai des projets. Mais j’ai besoin de ton adhésion au premier d’entre-eux pour savoir si oui ou non, je peux compter sur toi et te promettre un passionnant avenir” conclut-elle en fléchissant ses jambes de manière à ne plus me surplomber que de quelques centimètres. Elle lâcha un “super” de satisfaction en entendant ma réponse. J’avais confiance en elle. Tout était là.
Je remis pieds à terre et me laissa entraîner dans la chambre. “Tu es là depuis quand ?” ai-je demandé à Isabelle lorsque je vis un nouvel élément mobilier sur le côté du lit, entre le mur et la fenêtre. Elle s’était faite livré en début d’après-midi un meuble entièrement composé d’une armature métallique et de plaques et portes de verre qu’elle avait assemblé “sans difficulté”. “Mais pourquoi Isa ?” lui demandai-je sans obtenir de réponse. Isabelle changea de sujet en extrayant de la salle de bains plusieurs sacs en papiers ou en plastique. “Une petite précision : n’emploie plus ce diminutif, pour toi, je suis Isabelle. Est-ce clair ? Parfait !” ; elle déposa les sacs au sol en les désignant.
“Je veux que tu ranges tout ce qui s’y trouvent” me commanda Isabelle en s’asseyant de l’autre côté de la fenêtre, sur la chaise en aluminium. J’assimilai immédiatement ce meuble à une commode transparente munie d’une serrure, d’étagères rapprochées et d’un étage composé de deux tiroirs en plastique. Je m’assis à genoux devant et ouvrit le premier sac. À l’intérieur, je trouvai une boîte : attentiste, les encouragements d’Isabelle me furent nécessaires pour ôter le couvercle. J’agis ainsi avec plusieurs consœurs dont les tailles, les couleurs ou la qualité de l’emballage variaient ; répétant à chaque fois le même rituel qui consistait à sentir la curiosité m’envahir, constater le plaisir des sens auquel me confrontait ces achats, les déposait sur les étagères avec un ordre et un soin extrêmes. “Cette vitrine, c’est un peu comme la pyramide de ton évolution, un témoignage de ta condition passée, présente et à venir” glissa sans sourciller Isabelle. J’amassais devant moi une collection de lingerie où satin et dentelle cohabitaient avec une beauté dérangeante. “Il était temps de te parer comme tu le mérites tu ne crois pas ?” lança Isabelle attendant un mouvement de la tête en guise d’accord. Le budget n’avait pas servi au mobilier ou à la toilette qui trottait depuis un moment dans l’esprit de ma tendre amie, elle en avait consacré la plus grande partie à des éléments représentatifs de ma soumission. “Vois le bon côté des choses : tu ne seras plus obligé de faire ta lessive aussi souvent… Souris, c’est un moment dont tu te souviendras toujours” dit-elle. En effet, mais j’étais tellement ému et mal à l’aise à la fois que j’avais du mal à vivre le moment autrement qu’intérieurement. Devant moi s’étalaient au grand jour plusieurs duos de culottes, slips ou strings et de porte-jarretelles assortis, certains en serre-taille ; sur une étagère régnaient en maître un body et deux corsets : l’un de taille, l’autre m’évoquant une guêpière ; sur une autre, j’avais plié deux caracos, une nuisette aux côtés d’une brassière et d’un teddy tous frères et sœurs d’un duo de l’étage supérieur ; s’entassaient dans le tiroir de gauche, les boîtes de bas et de dim-up tandis que le droit accueillait un paquet cadeau “à ouvrir plus tard, sur ordre ou autorisation”. Ce monument focalisait mon regard lorsqu’Isabelle me demanda de m’asseoir sur le rebord du lit. Je cherchais ses yeux et était attiré par une telle manifestation de mon état. Comment en étais-je arrivé là ? Non que je regrettais mais je m’étonnais, ressentais même une espèce de fierté d’avoir mérité ça.
“Tu peux vider le dernier sac” m’avait-elle dit en s’approchant de moi, s’asseyant contre moi. “Chaque matin en sortant de la salle de bains, tu offriras à ton corps quelque chose de doux, quelque chose de mordant, quelque chose qui sera la manifestation physique de ma présence malgré mon absence” me chuchota Isabelle à l’oreille tandis que je tenais entre mes mains une magnifique chemise de nuit en satin ivoire dont le peignoir assorti était encore au fond du sac. Je la regardais et émis une remarque : “Nous avions conclut un marché Isabelle…” ; elle empoigna ma main, la serrant entre les siennes et le satin “C’était avant. Maintenant c’est différent”. J’avais à peine prononcé un “mais” qu’elle ajouta “si tu préfères jouer seul, à ta guise…” en se levant. Sa silhouette, son dos, ses fesses, ses jambes, cette robe, ce chignon : je ne pouvais tolérer de la voir s’éloigner ; tant de beauté soyeuse dans cette pièce que je ne pouvais abandonner. Je lui demandai pardon. D’une voix discrète. Non résignée mais certaine de son choix, conscient du nouvel engrenage que je déclenchais. Isabelle fit marche arrière et entama de me déshabiller sans prendre la peine de clore les stores. Je craignais peu les voisins avait-elle dit de ce dernier étage au début de notre jeu. Elle me vêtit de la chemise de nuit, levant mes bras, aidant le satin à glisser sur mon corps. Sa main caressa mon tronc sur sa longueur, c’était si étrange me sentir entouré d’une telle douceur sur une grande surface de mon corps. Isabelle ajouta le peignoir et la sensation fut complète. J’étais troublé de sentir le satin frotter mes pieds, gêné par l’érection qui rappelait mon sexe à cette tenue destinée à l’autre rive. “Tu auras besoin de ça après avoir porté de vrais dessous durant toute une journée, un havre de paix, quelque chose de confortable pour dormir et te déplacer à l’appartement tôt le matin” dit-elle avant de nous allonger le temps de partager un long baiser, un long moment de tendresse avant de m’envoyer préparer une collation.


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