JULIEN – episode 10
Cinq mois et une semaine
La douleur provoquée par le cuir, Isabelle me l’infligeait régulièrement depuis cette date, parfois même pieds et poings liés. En trois semaines, je connus plus souvent la douleur que le plaisir et, je le confie, j’ai connu mes premiers regrets durant cette période. En effet, elle jouait avec moi sans ménagement : le sourire, le rire qui ne la quittaient plus n’en devinrent que plus douloureux. Bien sûr, elle ne me fessait pas sans raison. Mais trouvait le moindre détail pour le monter en prétexte. Ses plus belles trouvailles ? Un retard pour un dîner chez ses amis, un bas filé, l’initiative de lui offrir un magnifique bustier et même ma manière de me comporter en sa présence : “tu n’as pas l’air suffisamment soumis” m’a-t-elle même dit quelques jours auparavant.
Si je relève cette étape de notre périple, c’est pour une double raison. Un matin, tandis que j’enfilais mes dessous de soumis, Isabelle, se prélassant sur le lit, eut cette réflexion qui sauva peut-être notre relation : “tu ne faisais pas cette tête là avant…” ; elle évolua à quatre pattes sur le matelas en ma direction pour s’asseoir et m’ôter le porte-jarretelles que je venais de passer. “Tu t’es habitué, tu n’y prêtes presque plus attention. Je ne veux pas que cela devienne banal car si ça l’est pour toi, ça l’est pour moi” ajouta-t-elle. Ce jour là, Isabelle me renvoya au monde nu comme un ver sous mon costume, et, étrangement, c’est d’être ainsi qui me parut anormal. J’eus toute la journée pour réaliser que ce que je vivais m’avait profondément marqué, que toutes ces épreuves me faisaient vivre et que l’amour qui nous unissait allait au-delà du l’idée consensuelle.
Dès lors, Isabelle entreprit de me déstabiliser en rompant sans cesse les habitudes : rapidement, je retrouvai le sourire et la crainte en ignorant à quelle sauce elle me mangerait. Soumis sous le costume ; nu, l’orifice titillé comme une geisha ; le buste emprisonné par une brassière ou orné d’un caraco savamment dissimulés par un pull ; surpris par Isabelle à la sortie d’une réunion ou harcelé d’appels téléphoniques troublants ; la multiplicité des armes déployées me laissa pantois. Devant tant d’imagination et d’effort, je me sentis obligé d’agir comme elle en redoublant d’attention : il devint rare qu’elle se plaigne d’hésitations ou du service. Ménage, repas, correction, privation, satisfaction, présentation : elle dit même de moi que je devenais “le soumis idéal”.
C’est sans doute ce second souffle et ce sentiment de confort, de béatitude oserais-je même dire, qui décida Isabelle à jeter sur le tapis l’idée déterminante : vivre ensemble. Ou plus exactement que moi, le soumis, “vive aux côtés de sa maîtresse”. Quelque chose me dérangeait autant que me séduisait. Mais, immédiatement, j’ai accordé à Isabelle de choisir un appartement adapté à notre vie commune.
Je me souviens qu’il s’agissait d’un samedi matin, que comme chaque mois, j’effectuais le ravitaillement nécessaire à tout foyer. Isabelle, tôt levée, m’avait pour une fois accompagné. Etouffé par le body, je poussais le caddie en priant que ma chemise soit suffisamment sombre et épaisse pour ne pas me trahir quand elle bifurqua au détour d’un rayonnage. Je la suivis machinalement et me retrouvai face aux articles pour animaux, cerné par un couple de jeunes en quête d’un jouet pour le chiot que j’avais manqué d’écraser. “Qu’en penses-tu ?” osa me demander ma tyrannique amie en tenant entre ses doigts un collier en métal. “Pour le chien ? Ce serait bien” répondis-je rapidement avec un regard réclamant clémence. “Son cou est presque aussi gros que le tien non ?” ajouta-t-elle avant de passer ses mains sur ma nuque pour mesure l’objet. Je devins rouge mais le couple avait déjà eu la bonne idée de s’être éloigné. “Quelque chose ne vas pas ?” demanda Isabelle, et avant que je comprenne, elle jeta le collier au fond du caddie où un jouet vint le rejoindre : une sorte de petit os en plastique bleu. Après qu’Isabelle ait réassorti son stock de gants latex, elle ajouta à mes achats un tube de vaseline, du dépilatoire, deux boites de dim-up, une boîte de bas, cinq rouleaux de film plastique alimentaire, trois gros cadenas et deux petits. Elle m’envoya affronter seul la caissière choisie par ses soins : jeune et belle. Non sans m’avoir privé de la protection de ma veste ! Je me souviens avoir pensé que le mauvais moment était passé une fois en voiture. Mais Isabelle me ramena à la réalité en me jetant parmi les rayons d’un supermarché du bricolage avec pour mission de lui ramener dix mètres de chaine à petits maillons. Le pire — et le délice — fut d’imaginer ce qu’elle en ferait après l’avoir achetée.
Elle me fit patienter jusqu’au milieu de l’après-midi : elle ne pouvait plus attendre après avoir mis à l’épreuve mes nerfs avec les corvées ménagères et la pose du vernis sur ses ongles, “dans les règles de l’art” : à genoux, dominé par sa silhouette haut-perchée. Je l’ai regardée faire glisser la chaine entre ses doigts, plusieurs fois, mais elle se ravisa. “J’ai envie que tu apprennes la douleur de l’attente…” déclara-t-elle. J’étais déçu. Elle le sentit et fit un geste en décidant de placer le collier autour du cou : “ton collier de soumis, ton collier de chien” qu’elle fixa d’un clac terrifiant. J’avais la gorge cerclée de métal, un cadenas discret mais solide en guise de fermoir. Je me sentis très bizarre ainsi promu : me lever pour nettoyer un parquet qui n’en avait pas besoin fut plus abstrait encore. Le métal se balançait tout en remémorant sa présence, parfois je l’oubliais, souvent il me serrait. La nature de l’accessoire, le vinyl du body, le regard de ma maîtresse : j’étais comblé. J’avais tout pour me sentir vraiment soumis, et elle, vraiment triomphatrice. Elle s’absenta peu après pour ne revenir que deux heures plus tard, sans préciser le lieu de sa promenade. J’avais achevé le parquet mais n’avait rien trouvé de plus digne que d’accomplir une lessive : c’est idiot, mais me prélasser devant la télévision ou lire un livre dans cet accoutrement, je n’en avais plus envie.
Isabelle se comporta avec moi comme elle l’aurait fait si je n’avais pas arboré les signes de soumission qu’elle m’imposait : non seulement le collier ne me quitta pas du week-end, mais en plus, il ne devait pas nous empêcher de vivre. “Tu n’as pas envie que tout le monde sache que tu es mon esclave ?” ; Isabelle m’autorisa à troquer une chemise contre un pull à col cheminée pour notre dîner chez une de ses amies. Vêtue d’un chemisier en soie à la légèreté palpable, Isabelle affichait une mine radieuse tandis que mon visage ne respirait pas la détente : j’avais chaud et me sentais incroyablement à l’étroit dans ce body qui m’accompagnait depuis le matin. Je n’évoque pas la peur qui s’emparait de moi à chacun de mes mouvements : ma tendre amie me confia à l’oreille en fin de soirée qu’elle avait à plusieurs reprises entendu tinter le collier et le vinyl se froisser. Ambiance… J’ai découvert cette nouvelle copine d’Isabelle sans vraiment m’imprégner de ce qu’elle était ou disait. J’avais l’esprit ailleurs. Après avoir bu une dose intéressante d’alcool, Isabelle et Gaëlle se mirent à danser. Entre elles, mais bien rapidement, ma tendre amie me convia à me joindre au duo. Et ma gêne s’accrut de savoir les mains de ma maîtresse se glisser sous mon pull ou caresser ma nuque… Elle n’hésitait pas à tirer sur le pull dans tous les sens : je ne comprends pas comment l’autre danseuse ne s’aperçut de rien. En rentrant, Isabelle me prévint pour la première et dernière fois qu’elle me mettrait régulièrement en danger avec des relations comme celles-ci : sans importance. “Ce qui compte, c’est que tu saches bien que tu m’appartiens !” déclara-t-elle autoritaire. Appartenir, voilà un verbe qui prend tout son sens lorsque l’on vous libère d’une possession physique contre laquelle vous ne pouvez rien. Le lundi matin, au dernier moment, après m’avoir persuadé que j’irais travailler avec le métal au cou, ma machiavélique amie me débarrassa du cadenas.
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