JULIEN – episode 12
Huit mois et demi.
Durant une période, j’ai vécu notre relation par intermittence. Malgré les efforts d’Isabelle pour mobiliser mon esprit, la pression professionnelle me ramenait vers elle sans que les contraintes ne me réveillent. Mais pendant ce temps, Isabelle, elle, vivait cérébralement notre relation : visualisait mon parcours, ses plaisirs et ses désirs. “Quand cela cessera-t-il ? Je te veux chaque soir à mes pieds, ta langue ne lèche plus assez souvent ! Je te donne une semaine pour remettre de l’ordre dans tes affaires, après je serai contrainte de sévir” lâcha un soir Isabelle excédée par mes horaires. C’est durant cette période qu’elle commença à se montrer soupçonneuse à l’égard de mon engagement : elle s’était persuadée que je n’étais pas sage et que je me masturbais en cachette. Ce fut très délicat à gérer. Doublement : mentalement tout d’abord, j’avais peur de perdre sa confiance et donc de tout perdre ; moralement ensuite, parce que les procédés mis en place m’humiliaient. Elle me répétait sans cesse “ne te branle pas sans mon accord” ou “n’oublie pas soumis”, avant que je parte, le soir ou même au téléphone en journée. Il n’était pas rare qu’elle examine mon sexe et mes vêtements, un jour, elle fit même irruption en plein après-midi pour m’examiner au bureau. J’ai cru qu’elle devenait folle, qu’elle allait trop loin. Mais c’était sa manière de vivre notre relation sans moi. Frustrée par mon absence, elle avait fantasmé durant une partie de soirée et lorsque je fus présent, elle m’attacha sans ménagement (à genoux, poignets et chevilles liées ensemble et reliés au collier par la chaîne qui les immobilisait) pour s’exhiber : elle se masturba, déchaînée et aussi frustrée que je le fus lorsqu’elle me libéra pour m’envoyer au lit. Deux jours plus tard, je fus ravi de pouvoir annoncer à Isabelle que je rentrais à un horaire convenable. En fin d’après-midi, elle m’appelait pour me fixer rendez-vous à une adresse précise. Je fus le premier et attendit ma tendre amie dans une petite rue du XIème arrondissement. Elle tapa à la vitre pour me faire sortir et m’entraîner là où elle l’avait prévu.
Vitrine sombre, lourde porte, chaleur humide : Isabelle me précédait et traçait son itinéraire à travers une boutique spécialisée BDSM. L’assurance d’Isabelle et sa présence m’affichait en tant qu’être servile et ce n’est pas de nous retrouver face à un homme jeune, sans doute homo, qui me fit mieux me sentir. “Attends-moi là-bas” dit Isabelle en désignant du doigt un rayonnage de godemichets et autres plugs. Distancé, je ne pouvais savoir ce qu’elle demandait au vendeur souriant et compétent. Elle me raconta sur le retour l’essentiel de leur propos : Isabelle avait repéré ce qu’elle désirait sur catalogue et les avait demandés. Elle me précisa que certains articles me concernaient directement et qu’elle avait demandé au vendeur de me faire procéder à un essayage s’il n’était pas certain de la taille. Celui-ci lui assura qu’il conviendrait : elle m’exprima son regret de ne pas m’avoir “vu entre ses mains pour un essayage des plus humiliants…” ; j’ai ensuite servi de porteur (sacs et boites) de la boutique jusqu’à la voiture, puis du parking jusqu’à chez nous.
“Je vais ranger tout ça, en attendant viens-là” dit-elle à peine le seuil passé. Elle alla chercher au fond de mon placard de quoi m’immobiliser après m’avoir elle-même entièrement déshabillé : genoux à terre, elle enchaîna mes chevilles en les réunissant, tendit les maillons jusqu’à mes bourses qu’elle emprisonna avec mes poignets. Contraint par les petits cadenas, elle ajouta le collier qu’elle fixa au pied de lit grâce au gros cadenas. Le buste légèrement en arrière, je me suis senti faible, plus encore lorsqu’elle me priva du sens de la vue au moyen d’un de ses bas qu’elle utilisa comme bandeau, l’autre comme baillon. “Je reviens…” chuchota-t-elle. J’ai attendu. Seul avec les tintements métalliques et le souffle de ma respiration entravée. Intimidé par les sons de carton qui émanait des pièces voisines. À son retour, ses pas n’avaient plus la même sonorité. Plus lents. Plus secs aussi. Isabelle toucha ma joue, ses doigts se mouvaient sous une matière rigide qui m’évoqua sans tarder le cuir. Elle ôta le baillon et s’attarda sur mes lèvres en soulignant leur relief de l’extrémité d’un doigt. Ma gorge fut relâchée : je n’étais plus happé par le lit, ni serré par le collier, ni bientôt par mes chaînes. J’étais nu, yeux bandés, à ses pieds dont l’un força mon dos à poser la paume des mains au sol. J’ai instinctivement cherché les ombres que je distinguais maladroitement : mes mains touchèrent puis encerclèrent les chaussures. Aussitôt, ma langue se mit en quête de cuir à honorer. Mon nez n’effleura pas la peau ou la soie mais s’emplit de l’odeur d’un cuir qui semblait poursuivre son ascension le long d’une jambe à lécher. Les mains aimantes apposées sur le mollet lacé, j’entrepris de m’élever à mon tour en suivant un tracé rectiligne : juste avant la colline du genou, l’air renouait avec la chair. Mes genoux s’approchèrent d’Isabelle, mon buste se releva afin de poursuivre le voyage. Plus rien. Plus rien pendant une éternité. Mes mains traduisaient les courbes des globes fessiers nus quand ma langue et mes doigts rencontrèrent de nouveau le cuir l’espace d’une bouchée. En recentrant mon attention, je trouvai le nombril sur lequel Isabelle aimait que je m’attarde à condition que je propulse ses reins vers ma bouche captivante et captivée. Le gant dans mon cou me signala la fin de l’étape : non loin, le cuir. Un cuir qui ne me quitta qu’après m’avoir dirigé au dessus de formes pigeonnantes. Empoignant mes cheveux, elle m’attira jusqu’à sa bouche afin de m’embrasser. Vigoureusement, pinçant lèvres et mordant langue.
En libérant mon horizon, Isabelle se dévoila, le cuir pour étui, des bottes fuselant ses mollets d’une si belle manière que j’avais envie de retourner à ses pieds, un bustier et un slip sans fioriture dont le dépouillement et la nature forçait l’admiration, le respect même. Isabelle m’intimidait ainsi vêtue. Le latex a quelque chose de… fragile, de soumission aussi. Le cuir, au même titre que le vinyle, est réservé au dominant. Et Isabelle me dominait : gantée de cuir, à son poignet gauche pendait le manche d’une cravache tressée dont je redoutai l’usage. Sans relâcher ma chevelure, la main inquiétante glissa sur moi afin d’entamer une masturbation aussi courte que frénétique. Puis cela cessa. Brusquement. Isabelle me libéra, je me suis laissé glisser vers le sol et l’ai regardée s’éloigner. Elle me siffla pour que je la suive à quatre pattes. Ces bottes me faisaient envie. Ces fesses nues et fendues par le string m’excitaient. La rigidité du bustier m’évoquait le corset qu’elle n’avait porté qu’un moment. Les gants me troublaient et la cravache suivait le rythme de sa marche. Au salon, elle lança sur le sol en ma direction un morceau de cuir qui tomba devant moi. “Ramasse !” ; j’ai obéi. “Mets-le” ; j’ai obéi une nouvelle fois et me suis relevé sous son regard inquisiteur et malicieux. J’ai tenu le body du bout des doigts et ai cherché comment l’enfiler : une jambe après l’autre, le cuir a enfin pu glisser le long de mes cuisses pour se positionner au-dessus de mon sexe, de mon ventre, de mon torse, de mes épaules. J’ai enfilé l’objet. Je l’aimais… Déjà. Mes bras nus avaient franchi le seuil des manches absentes et les extrémités du col s’étaient rejointes quand j’entrepris de remonter la fermeture éclair qui dominait mon dos, mes reins, mes fesses. Car j’avais immédiatement remarqué que l’uniformité du cuir était rompue au verso ; j’avais aimé sentir mon cul sans contrainte tandis que remontait la rigidité le long de mon recto ; je savais que la glissière métallique prenait naissance à mi chemin entre l’entrejambe et le dos. C’est Isabelle qui s’occupa de l’anneau argenté destiné à fermer le body. Elle comprima mes fesses, puis ce fut au tour de mon ventre de se serrer la ceinture tandis que la main gantée glissait entre mes omoplates. La chair de mon cou subit une légère contraction à l’arrivée au sommet. Vif, froid, extrême. L’union des deux cercles métalliques que j’avais moi-même emboités en menant mes mains sur ma nuque, ce fragile équilibre qui unissait deux lanières en cuir, Isabelle l’avait scellé de sa marque : un clic éphémère, une exploration à taton et une explication, le geste confirma la parole. “Tu m’appartiens, je vais jouer avec toi, avec ton corps, m’amuser de toi et pour toi, pour moi et avec toi, tu me supplieras, tu me demanderas tout” me dit Isabelle tandis que je dénichai à la base de mon crâne le troisième convive, l’anneau de la fermeture solidaire de ses frères du col, unis par Isabelle et grâce au cadenas dont mes doigts confirmèrent l’existence. Discrète, certes, mais concrète.
Emme ne se comporta pas différemment avec moi. J’étais sous son contrôle, d’une nouvelle manière, d’une façon aussi lente que douce. Aussi implacable aussi que la structure métallique susceptible de faire avorter toute les tentatives d’évasion. C’était troublant. Elle ne me fit pas m’habiller pour m’envoyer périlleusement dehors. Elle ne tendit pas son pied pour être honorée. Elle ne brandit pas sa cravache. J’ai toiletté ma maîtresse, soignée comme une déesse : du vernis à ongle jusqu’à l’épilation à la cire. Elle ne se renseigna pas sur les sensations que je découvrais. Elle agissait comme si de rien n’était. J’essayais de l’imiter en oubliant l’astreignante contrainte : une érection ? Quasiment impossible à soutenir sans grimacer ou abandonner… la rigidité du cuir me coinçait, m’immobilisait et dissimulait même jusqu’à mes émotions. Une respiration plus saccadée ? Difficile à diagnostiquer sans écouter attentivement. Je me déplaçais avec plaisir dans ce body particulier. J’ai même éprouvé de la fierté à servir le dîner d’Isabelle. Fantaisie, elle me fit patienter à genoux. Elle m’avait souvent menacé de ça. Je jugeais cela “gentil”. Il fallut un long moment avant que je prenne pleinement conscience de l’humiliation ressentie à décortiquer ses faits et gestes, à droite de sa chaise, avec pour voisines des jambes propres, sèches et gainées de cuir. Elle m’a demandé si j’avais faim. Je répondis oui. Elle présenta à mes lèvres une cuillère à soupe du chili qu’elle avait réclamé. Je n’aimais pas ça. Elle me reprochait d’être trop difficile et m’avait déjà fait découvrir beaucoup de choses. Cette fois-ci, elle m’obligea à recevoir le contenu de la cuillère en pinçant mon nez puis en menaçant d’utiliser sa cravache. Je dus la supplier pour boire. Je lui ai même proposé de laper l’eau qu’elle verserait dans un bol. Mais elle préféra me tendre plusieurs verres à la suite.
Survint l’incontournable instant où n’en pouvant plus, j’ai déclaré à ma maîtresse mon besoin d’aller aux toilettes. Absorbée par le livre qu’elle lisait tandis que je massais ses jambes, elle dédaigna répondre. Mais quand j’ai insisté, elle répondit “soit”, laissa son livre et prit la direction des toilettes. “Tu viens ?” ajouta-t-elle. Dans le couloir, elle retira la clef du bracelet qui ornait son poignet. Souvenir d’un cadeau passé, aujourd’hui revisiter. Le cliquetis du cadenas me donna le signal pour passer la porte. Isabelle la bloqua grâce à la paume de sa main gainée. J’avais demandé à pouvoir me soulager, j’avais attendu qu’elle me le permette physiquement, et voilà qu’elle me regardait baisser le body dont elle avait entamé de descendre la fermeture éclair. Le cuir aux chevilles, Isabelle lança “sur le siège, comme une femme !”. Délicat retournement de situation… J’ai regardé mes pieds tandis qu’une double envie s’emparait de moi. J’ai aussi croisé son sourire l’espace d’une seconde. De quoi avais-je l’air ? En m’essuyant ? Pire encore… J’ai essayé de remettre le body mais le refermer sans aide était improbable. Isabelle vint m’aider pour m’emprisonner de nouveau. Calculatrice, ma maîtresse m’avait étonné. Intimidé aussi…
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