JULIEN – episode 13

Neuf mois et demi.

Cette contrainte, je l’ai rapidement assimilée à une exigence terriblement plus subversive que le port du corset. Je ne saurais clairement expliquer pourquoi. Le rôle du cadenas n’y est sans doute pas innocent. La puissance de dépendre d’Isabelle non plus d’ailleurs. Dépendance… le terme est jeté. Car si la journée rien ne changea après ce soir là, il en fut autrement de retour au domicile de la fascinante femme qui après m’avoir converti à une perversion saine et partagée, après s’être imposée à moi comme l’unique maîtresse digne de recevoir mon vouvoiement soumis, Elle, multipliait les occasions de jouer et les moyens d’y parvenir.
L’illustration parfaite ? Un week-end prolongé en province au début novembre. En un mois, Isabelle avait tâté du body et du corset au point de me faire perdre la tête. Sevré de jouissance, elle me dirigeait du bout de la cravache dont j’ignorais encore la saveur.
Le plus osé ? Me commander d’ôter mes vêtements à peine les portes de Paris franchies. Certes, la nuit nous protégeait mais je ne pus m’empêcher de frissonner en conduisant sous son regard — un parmi d’autres potentiels — en arborant moins fièrement qu’à l’accoutumée le body en cuir noir.
Le plus pervers ? Ne jamais m’en libérer quatre jours durant. Je vivais et dormais avec un pull à col roulé de saison mais terriblement pesant parfois. Nous dormions ensemble. Nous nous lavions ensemble. Du moins en apparence. Car pour la toilette, Isabelle m’accompagnait aux yeux de tous mais n’hésitaient pas à se faire servir la porte de la salle de bains une fois refermée. Je la baignais. Elle me lavait. À l’eau fluctuante, dure, d’une brosse rêche trouvée au fond d’un placard. Chaude ou froide, la douche était une délivrance après les heures égrainées sous le body. Je partageais son lit. Oui. Mais elle m’imposait la gêne et la peur : la première nuit, elle se contenta de me laisser dormir simplement protégé par sa volonté cadenassée. La suivante ? Elle surprit mes poignets du mordant de menottes maintes fois présentées à mon regard malicieux. La troisième ? Ma maîtresse m’a godé avec son plug favori tandis qu’elle s’égosillait à feinter la jouissance de soupirs et de gémissements plutôt flatteurs.
Le plus sensuel ? Être entraîné en plein vernissage d’une amie artiste hors de la cohue pour un second étage déserté et propice à… que je l’honore à genoux, les bottes glacées pour unique dessert. Me promettant que quelques mois plus tard, elle m’aurait entraîné dans l’ascenseur pour lécher son sexe. Belle promesse…
Le plus gênant ? De devoir mentir, utiliser une foule d’artifices et de langage codé pour sembler autonome lorsqu’une envie pressante s’emparait de moi. Et qu’Isabelle entretenait de long moment en faisant mine de ne rien voir ou de ne rien entendre. Récupérer la clef était aisé. Attendre éternellement Isabelle pour qu’elle vienne me reculotter l’était moins. Les absences interminables, les réapparitions communes. Quoi de plus… étrange ? Quoi de plus frustrant que de parvenir à recadenasser le col après une contorsion douloureuse et que votre maîtresse vexée vous renvoie l’attendre aux toilettes après avoir tourné la clef au détour d’un couloir. Les dîners ou déjeuners devinrent de véritables supplices.
Le plus flatteur ? La beauté, l’élégance, la sensualité d’Isabelle. La campagne ? La fraicheur ? Rien ne l’empêche d’être fascinante : entièrement vêtue de cuir ou de laine, elle m’a élevé à la cime du statut social malgré l’humiliant amour qui nous lie et que seul un regard aguerri peut deviner. Je l’avoue. Arriver avec Isabelle à mon bras, l’accompagner de ma présence durant un cocktail où tous et toutes ont admiré son ensemble sombre, souple et chaud en pure laine vierge, être son chevalier servant est un honneur. Saisir au détour d’une conversation, une ou deux remarques clandestines sur l’apparence sexy de la jeune femme vénérée, “tu as vu ce cul ?” ou bien “des trucs comme ça, ça me rend fou” : j’adore les entendre. Isabelle avait marqué les esprits par ses tenues, par son apparente ingénuité, par son rayonnement.
Le plus marquant ? Quitter le dîner d’inauguration avant les autres lancés en plein débat sur l’art. Quitter le dîner pour rentrer au manoir distant de quarante kilomètres. Quitter le dîner pour nous rendre à la grange où s’élevait la veille une statue de quinze mètres. Quitter la voiture pour le coeur de l’édifice à la charpente nous surplombant de vingt-cinq mètres. Quitter la voiture pour se rapprocher du crochet immobilisé par un câble d’acier ayant servi à coucher l’oeuvre sur le camion. Quitter la réalité le temps qu’Isabelle menotte les poignets que je lui tendais le regard fuyant. Quitter la réalité et écouter Isabelle me commandant d’escalader une estrade et de lever les bras. Quitter la réalité et voir Isabelle à mes côtés, redescendre la marche après avoir placé le crochet entre mes mains, me laissant seul sur la pointe des pieds, les bras tendus vers le ciel. Quitter la réalité quand Isabelle actionne la poulie munies de dents grinçantes et mordantes. Quitter la réalité, les bras happés par le ciel, la peau prisonnière malmenée par le métal. Quitter la réalité, de l’estrade, seul sur la pointe des pieds. Quitter le pantalon qu’on m’a déboutonné en se moquant du body qu’il cachait. Quitter toute sécurité en prêtant l’oreille au moindre bruit de moteur s’évaporant dans la campagne. Quitter toute dignité lorsqu’Isabelle s’est éloignée et m’a contraint à implorer son retour sous diverses formules de politesse. Madame et Vous de rigueur. Quitter toute crainte quand elle revint la cravache en main. Quitter toute retenue lorsque l’extrémité tressée s’abattit sur mes cuisses. Gémir ? Bien entendu. Supplier ? Bien sûr. S’humilier ? Quelle évidence. Isabelle ne me punissait pas. Elle m’initiait en flattant de sa cravache les fesses en parties protégées par le cuir, les cuisses et les mollets. La bouche caressée par la pointe souple de l’objet, elle accepta de me faire descendre de mon perchoir mais m’obligea à rejoindre la maison les menottes aux poignets.
Le plus doux ? Un massage pour panser mes maux consécutifs aux marques roses de la leçon.

Ce séjour, j’y repense souvent. Car quelques temps plus tard, je ne souviens plus exactement quand, entre la fin novembre et la période précédant les fêtes, Isabelle découvrit une nouvelle manière d’exploiter son pouvoir. Où plutôt osa concrétiser d’interminables discussions et vieilles ambitions.
Nous étions chez un couple d’ami. Un dîner comme un autre. Mais après, les soirées tendent toujours à se ressembler. Nous avions évoqué pendant le repas des souvenirs de jeunesse. Et je ne me souviens plus qui a proposé une variante du strip-poker. Une variante composée de gages dictés par l’ordinateur seul manipulateur des cartes virtuelles. J’eus beau m’opposer, la partie commença. Isabelle fut la première à la limite financière. Elle choisit une carte gage plutôt que de retirer quelque chose. Il perdit gros et eut à réaliser un strip sensuel avec tous ses vêtements sauf un puis se rhabiller. Je fus le second à être limite. Après avoir abandonné ma veste, je dus me résigner à prendre une carte : “montrez vos fesses nues durant 60 secondes…” ; j’ai baissé mon pantalon en entrainant la culotte en priant que ni Jim, ni Valérie ne remarquent la féminité de mon slip. J’ai prié le ciel de ne porter que ce simple signe de mon appartenance à Isabelle. Le jeu s’est poursuivi. Bien vite, nous choisimes tous d’utiliser les cartes de châtiment. Car les vêtements se faisant rares, il était plus tactique de courir ce risque. Jim en expliquant pourquoi il ne bandait pas le cas échéant. Il n’eut à fournir aucune explication : le jeu lui plaisait. C’est Isabelle qui perdit. Je n’avais plus que le pantalon pour me protéger d’une humiliation devant témoin. Même si mon passé avec Valérie m’aurait évité de mourir, la présence de Jim aurait donné toute l’impact à l’événement. Certaines cartes ne concernaient pas la personne qui la tirait. Ce fut le cas. “Faites-vous masser les pieds pendant une minute par une personne tirée au sort” ; c’est Jim qui s’y colla. J’avais eu chaud.
Isabelle perdit encore. Elle devait être embrassée par chaque joueur et ôter un vêtement (deux en tout) si elle ne le reconnaissait pas. Elle reconnut Jim. Les lèvres contre d’autres lèvres, elle pensa à moi. Erreur. C’était la première fois que je voyais Isabelle embrasser une femme. Suffisamment tendrement pour qu’un silence s’instaure pendant quelques secondes. Une gêne entre elles, entre nous. Isabelle hérita de la même carte que moi une heure plus tôt. Elle nous montra ses fesses nues pendant une minute mais en préférant étirer son string afin qu’il vienne séparer merveilleusement les deux globes de chair. Ce string, Jim choisit de l’ôter au tour suivant quand elle perdit encore avec une carte qui autorisait les deux hommes à ôter chacun un vêtement. String perdu, jupe ôtée, Isabelle ne restait plus devant nous qu’en bas et porte-jarretelles. Nous sourions. Elle moins. Jim perdit des crédits puis eut pour tâche de décrire un fantasme incluant Isabelle et Valérie. Le cliché de l’ascenseur fut resservi et le jeu continua ainsi un moment. Isabelle tira une carte lui donnant pour ordre de dévoiler un moment son pubis, Jim d’embrasser Isabelle et Valérie d’accueillir entre ses cuisses la tête d’un joueur pendant trente secondes… Moi. Le climat torride me donnait envie de lécher Isabelle mais je ne le pouvais, vous le savez. Ensuite, j’ai perdu. Et cette carte apparut : pendant deux minutes, Julien doit obéir à Isabelle. J’avais ri d’elle quand nous l’avions mise à nu, je lui appartenais, elle devait en profiter. Sans s’occuper des autres, Isabelle se leva du fauteuil et me somma de me mettre à genoux. Valérie lança un “c’est le jeu” bien agaçant tandis que Jim souriait toujours niaisement. Le pied libéré de l’escarpin, en équilibre sur une jambe, elle me tendit l’autre pour qu’entre mes mains, le pied fut flatté de caresses anodines. Elle échappa à mes doigts pour reprendre l’équilibre sur ses bases classiques pour tendre l’autre pied, encore masqué par le soulier verni. “Embrasse-le” : j’ai cru qu’elle le criait, j’ai cru qu’elle l’avait répété dix fois. Le son me martelait comme une cloche. Devant autrui, elle me commandait une telle chose. Doucement, avec assurance. Répétant plus doucement encore. “Mieux que ça…” dit-elle pour me faire répéter. Jim sonna la fin de la période. “Dommage, j’aurais souhaité que cela continue” lança Isabelle en direction de Valérie visiblement séduite. “Je voulais qu’il aille plus loin. Tu l’aurais fait n’est-ce pas ?” dit-elle. “N’est-ce pas ?” : je fus bien obligé de répondre oui, reprenant ma place, plus interloqué que mon public.
Jim perdit son pantalon au tour suivant et fut donc exclu du jeu, renvoyé dans une autre pièce. Ce fut mon tour après qu’Isabelle ait perdu ses chaussures. J’ai refusé d’ôter le pantalon. Pourtant, Jim, le plus réfractaire sans doute, n’était plus là. Mais je ne me sentais pas prêt. Isabelle l’a compris. Le jeu s’interrompit.


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